Qu’est-ce que le féminisme ignore?

Réflexion et  critique de soi d’une psychologue féministe 

Nous sommes d’accord que le féminisme est un ensemble de mouvements et de pensées qui visent à créer l’égalité entre les femmes et les hommes, en luttant pour les droits des femmes dans la vie civile et privée. Nous comprenons également qu’il est né parce que les femmes ont été opprimées pendant depuis très longtemps. Les oppresseurs sont des hommes, des privilégiés, ceux ayant la liberté en tant que Soi, en tant que Sujet, qui pour devenir Sujet requièrent un Objet : la femme, et qui pour devenir Soi requièrent l’Autre : la femme. Le féminisme existe pour restituer la position de cet Objet en Sujet, de l’Autre en Soi libre.

Ce n’est pas un hasard si ce mouvement s’appelle féminisme (la racine du mot est femina qui en latin signifie femme) car il défend vraiment les femmes. Il s’est battu désespérément pour que les femmes ne subissent plus l’oppression, pour que les femmes puissent retrouver leurs droits en tant qu’êtres humains libres. Que vous aimiez ou non les féministes, que vous vouliez ou non vous identifier comme féministe – et croyez-moi, c’est un libre choix -, sachez que sans les féministes, les femmes n’auraient pas eu accès à l’éducation, n’auraient pas pu voter pour un président, ouvrir une un compte en banque, conduire une voiture ou simplement sortir de la maison. 

Cependant, en se concentrant uniquement sur les femmes, le féminisme accorde moins d’attention aux hommes à moins qu’ils ne le voient que du point de vue d’un groupe oppresseur. C’est là que le féminisme, je pense, a ignoré au moins quatre choses. Premièrement, le fait que les femmes ne peuvent être séparées de leurs oppresseurs. Les femmes vivent avec leurs oppresseurs, ont besoin de leurs oppresseurs, aiment même leurs oppresseurs.  Les hommes peuvent être nos frères, amis, collègues, amants, maris, et bien sûr aussi notre père. En tant qu’êtres sociaux, la vie des femmes lesbiennes ne peut être complètement séparée de celle des hommes. Car de même que les femmes constituent la moitié de l’humanité, les hommes remplissent l’autre moitié. On peut rencontrer des hommes partout, peut-être même qu’en ce moment on met notre tête sur son épaule.

Deuxièmement, les hommes en tant qu’oppresseurs et groupes privilégiés sont également piégés dans une culture patriarcale. Les violences, l’alcool, le tabagisme, les accidents de la route et les taux de suicide élevés en sont quelques-unes des manifestations. Si 96,3 % des détenus sont des hommes et 92 % des auteurs de violences scolaires sont des garçons (Lucile Peytavin, 2021), ce n’est certainement pas un hasard.

Troisièmement, l’idéologie de la culture patriarcale est l’idéologie de la virilité qui place les hommes comme des êtres supérieurs. Au départ, cette idéologie voulait dominer les femmes. Mais dans le processus, l’idéologie de la virilité amène également les hommes à opprimer leur propre groupe. Les hommes n’hésitent pas à marcher sur les autres hommes pour arriver au pouvoir. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des auteurs de violences sexuelles contre les hommes sont des hommes. Les hommes homosexuels ou trans sont abusés par des hommes hétéros (1). Les hommes peuvent aussi être victimes des violences des femmes. Avec un caractère différent des violences conjugales que les hommes infligent aux femmes, de nombreux hommes subissent des violences psychologiques de la part de leurs épouses/compagnes.

Nous n’avons toujours pas dit que les hommes auteurs de violences et d’oppression des femmes dans une culture patriarcale ont été élevés par des mères qui jouent toujours le rôle principal dans la parentalité (*notamment en Indonésie). C’est de la mère que les valeurs patriarcales sont transmises aux enfants, garçons et filles. Cela nous mènera au quatrième point que les groupes féministes ignorent. La stratégie patriarcale, si sournoise et invisible, a fait des femmes les partenaires des hommes pour perpétuer le patriarcat. Les femmes sont devenues des policiers patriarcaux ; agitées et punitives lorsque d’autres femmes désobéissent aux normes. Lorsque d’autres femmes s’habillent légèrement, les femmes sont plus sarcastiques dans leurs commentaires. Au nom de la sororité, des femmes participent à battre la voleuse du mari : une étiquette collée par une indonésienne à une autre qui a « pris » un homme marié. Sans s’en rendre compte, elles participent à une rivalité entre femmes. Ainsi, les femmes sont d’abord des victimes, puis elles deviennent des complices avant de se transformer en auteurs principaux. On peut en conclure que les hommes deviennent des victimes dans une culture patriarcale, et que les femmes qui étaient à l’origine des victimes deviennent à leur tour des agresseurs. 

Les hommes peuvent être des agresseurs contre les femmes et les hommes. Les femmes peuvent être victimes à la fois des hommes et des femmes. Les hommes peuvent être victimes à la fois des hommes et des femmes. Les femmes peuvent être des agresseurs contre les femmes et les hommes. Bref, dans une culture patriarcale, les hommes et les femmes peuvent être à la fois auteurs et victimes. 

Jusqu’à il y a un demi-siècle, les études spécifiques sur les hommes étaient quasi inexistantes. Puisque les hommes sont la norme, les livres présentent la vie des hommes en les désignant comme la vie humaine en général. Evidemment, ils sont rédigés dans une perspective normative ; nous ne pouvons pas l’utiliser pour examiner objectivement les questions de genre. Ce n’est qu’au cours des dernières décennies que les études sur la virilité ont émergé, d’autant plus que la deuxième vague du féminisme a secoué les rapports entre les femmes et les hommes, et que les hommes ont vécu ce que l’on appelle une « crise de la virilité ». L’émergence de cette étude n’était donc pas dans une perspective féministe mais pour défendre les intérêts des hommes eux-mêmes (2). De Harvey Mansfield à Jordan Peterson, ces hommes écrivent sur leur groupe pour défendre l’idéologie de la virilité. Bien sûr, aujourd’hui, nous pouvons également profiter d’autres ouvrages sur la virilité écrits dans une perspective féministe, par des hommes et des femmes.  

Toutefois, les groupes féministes eux-mêmes sont plutôt réticents à soulever la question de la virilité ou de la masculinité en les considérant opposées à la philosophie féministe elle-même. Marlène Schiappa, lorsqu’elle était secrétaire d’État aux affaires d’égalité des genres de la France, a déclaré sur le traitement des auteurs de violences conjugales « pourquoi devrions-nous gaspiller de l’argent pour prendre en charge des hommes violents ? » En plus, la question de la rivalité féminine n’a jamais été vraiment explorée ; sinon, elle est dissimulée en disant qu’il ne s’agit que d’un mythe ou d’un problème mineur exagéré. La discussion sur ce sujet se clôt sur une phrase considérée comme une baguette magique : cultivons la sororité.

Je l’appelle une baguette magique parce que c’est comme si le simple fait de balancer une baguette et de dire abracadabra résoudrait ce problème. Ayant à se soucier de ne pas blâmer les femmes, les groupes féministes ont tendance à être catégoriques. Les femmes sont des victimes innocentes, tout chez les femmes est bon et pur. Bien que cette approche soit compréhensible et même fondamentale (3), elle empêche finalement les groupes féministes de voir les problèmes dans leur ensemble et objectivement. En conséquence, nous ne trouvons pas la bonne solution. Non seulement à propos de rivalité entre les femmes mais aussi à propos d’autres questions, un exemple qui fait beaucoup parler d’elle après Me Too est le consentement.

Que les femmes puissent exprimer leur consentement dans le rapport sexuel est effectivement très important. Or, la culture patriarcale a rendu le consentement féminin ambigu. Comment peut- on s’assurer que leur consentement vient vraiment de leur volonté, la manifestation de leur désir et non de la soumission qui caractérise la psyché féminine construite par la société patriarcale ? Mais n’hésitons-nous pas à parler de la soumission féminine, -comme elle le dit Manon Garcia (2021)-, car celle-ci indique que les femmes se soumettent (volontairement) à la culture patriarcale en jouant le rôle des complices voire des actrices patriarcales ? Car voir des femmes de cet angle n’est-il pas dangereux pour le féminisme ? D’un autre côté, ceux d’entre nous qui travaillent sur ce problème ne peuvent pas nier d’avoir souvent été confrontés aux femmes réticentes, qui refusent même d’adopter les valeurs féministes parce qu’elles ont été éduquées et élevées pour être soumises et obéissantes au patriarcat. 

Si aujourd’hui nous qui prétendons être féministes sommes encore confuses quant à la réponse à la question de savoir si Beyoncé est féministe ou non, peut-être est-il temps d’essayer vraiment de démonter la question du patriarcat en regardant les femmes et les hommes dans une approche relationnelle, et non individuellement. Nous devons non seulement mettre en lumière les vécus des femmes mais aussi des hommes qui ne peuvent en effet être séparés les uns des autres. Comme nous le verrons dans ce livre, pour construire un système de virilité depuis des milliers de siècles, les hommes ont placé les femmes comme l’axe à humilier, opprimer, contrôler et posséder. Mais les hommes ont commis une erreur en prenant les femmes pour des objets afin de devenir des sujets. Une erreur fatale. Car il devient par la suite lui-même objet, non seulement des femmes mais précisément et surtout de leurs congénères

Ce livre explore l’idéologie de la virilité qui a été créée par les hommes depuis la préhistoire. Nous espérons qu’en révélant les faits historiques sur l’idéologie de la virilité qui a régi nos vies jusqu’à présent, les hommes et les femmes pourront se libérer de cette idéologie, trouvant leurs voies respectives pour devenir des Sujets du Soi. Croyez-moi, nous n’avons pas besoin d’un objet pour être un sujet. Simone de Beauvoir (1947, 1949) qui reprend l’approche hégélienne de l’esclavage finit toujours par conclure que seule la relation entre deux Sujets libres libérera l’un et l’autre. Pour cela, nous devons avoir un grand cœur, nous femmes et hommes, pour regarder à l’intérieur de soi, pour examiner dans quelle mesure nous avons contribué au fonctionnement du mécanisme d’objectivation patriarcal. Balançons nos pas pour retracer les temps anciens avant de revenir au monde d’aujourd’hui et de remplacer l’idéologie de la virilité par une Subjectivation qui donne de l’espoir à l’humanité dans l’avenir. 

Comment démêler les fils du patriarcat ? Le livre Il y a une louve en toute femme (2020) n’y aboutira pas malgré un sous-titre ambitieux. Ce livre non plus. Mais bien que Jean-Jacques Courtine (2011) soit pessimiste sur le fait que la domination masculine puisse être complètement éliminée même après avoir écorché la virilité en trois tomes, il nous rappelle d’être optimiste car de vrais changements sont en train de se produire. Les hommes peuvent bien être en crise de virilité comme le craignent les patriarches dans les discours masculinistes, mais même si c’est le cas, c’est justement de cette crise que naissent des hommes nouveaux. A ce moment-là on pourra parler d’une très bonne nouvelle, car une révolution féminine n’aura vraiment lieu que s’il y a une révolution masculine.

Normandie, le 3 juillet 2022

Ester Lianawati

(1) Les hommes violés existent, les auteurs en sont aussi les hommes, même si on ne peut pas fermer les yeux sur le fait que certaines femmes (environs 1 pour cent) ont également commis des viols ou des agressions sexuelles.

(2) A l’exception Phyllis Chesler, Professeur émérite et psychologue féministe qui écrit le livre About Men (1978).

(3) Les femmes sont tout de même les premières et principales victimes, on doit se le rappeler en permanence car dans la culture patriarcale la position des femmes est très faible.

Traduit du livre Akhir Penjantanan Dunia (La Fin de la virilisation du monde) écrit par Ester Lianawati (2022)

Illustration : Hidayatul Azmi

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